Siège électrique

Les premiers membres de chaque commando prirent place autour de chaque cible et neutralisèrent les rares techniciens présents, puis, en communiquant par gestes, firent entrer les troupes. Exactement au même moment, tous les centraux électriques, ainsi que toutes les lignes de transport d’énergie, furent détruits par des explosions  discrètes qui illuminèrent brièvement le ciel. Au milieu de la nuit, rares furent les citadins à s’apercevoir immédiatement de la défaillance. Les responsables de l’opération, qui observaient le terrain depuis une colline située à quelques kilomètres du centre de la bourgade, en vérifiaient l’extinction totale. Bientôt, même les réseaux de téléphone portable seront coupés, privés d’électricité et lâchés par leurs systèmes de secours. Car la panne était destinée à durer, et ils étaient prêts à défendre leur position pour tenir cet objectif. Dans quelques heures, plus un équipement ne fonctionnerait dans la ville, et même ceux qui pourraient être autonomes grâce à leurs batteries, comme les téléphones, auraient besoin d’infrastructures terrestres –désormais muettes– pour fonctionner.

Aucun camion de dépannage ne s’approchait, aucun éclair bleu ou orange ne striait la nuit désormais complète qui s’était posée sur la ville. Après l’évacuation des équipes qui avaient posé les explosifs, les troupes avaient pris place dans les transformateurs électriques. Ils savaient qu’ils se trouvaient tout à l’intérieur d’un périmètre de sécurité autour de la commune qui ne laisserait pas passer un pigeon sans s’assurer qu’il n’était pas porteur de la grippe aviaire. Le siège avait commencé, la ville était hermétiquement scellée sur elle-même.

Les premiers touristes qui quittèrent la ville, dégoûtés par l’inefficacité des fournisseurs d’électricité, furent simplement stoppés et refoulés sans explication. A mesure que les habitants découvrirent dans leur réfrigérateur l’ampleur de la panne, les véhicules s’accumulèrent contre les chars et les militaires qui les tenaient silencieusement en joue. Sur le moindre sentier que connaissait le moindre vieux du pays, un véhicule blindé tout terrain offrait son flanc métallique au froid soleil matinal. Relevées à huit heures du matin, les équipes qui surveillaient les accès étaient vigilantes au moindre détail. L’ordre était simple, relayé sans possibilité d’interprétation personnelle de haut en bas de la hiérarchie : boucler la ville, hermétiquement, jusqu’à nouvel ordre. Le fracas des avions de guerre et des hélicoptères qui survolaient le site à basse altitude leur faisait régulièrement consulter le ciel pour vérifier qu’il était lui aussi hermétique. Ils étaient montés dans les camions comme à l’entraînement, rassurés par les garanties, qu’ils tenaient des plus hautes instances gouvernementales, d’être soutenus par la totalité des moyens que l’état pouvait mettre à leur disposition.

C’est peu après midi qu’eurent lieu les premières échauffourées. Au soir tombant, des dizaines de corps civils gisaient au pied des véhicules lourds. Ils avaient été recouverts de bâches par les troupes sanitaires après que la foule se fût éloignée en grondant, puis dispersée sans comprendre.

 

Le lendemain soir, les rues étaient désertes. Toute la population avait tenté de quitter les lieux, et les survivants ne pouvaient même plus franchir les amas de véhicules carbonisés qui s’amoncelaient à chaque accès de la ville. L’étude allait commencer à prendre son sens. Préalablement au blocus, durant les mois passés, chaque habitant, chaque touriste, toute personne pénétrant dans la commune avait été marquée à son insu, et chaque contact avec les services publics, administratifs ou sanitaires, avait permis de greffer une puce minuscule sur chaque humain désormais présent dans la zone. Les savants étudiaient désormais leurs traces individuelles, analysaient leurs regroupements, leurs querelles. Les capteurs reproduisaient fidèlement la position de ceux qui se terraient comme des aigris qui dévalisaient les commerces, décomptaient les victimes de querelles ancestrales qui trouvaient soudainement une solution dans la violence.

 

La plus fameuse étude sur le comportement humain jamais réalisée avait débuté, elle avait pour ambition d’étudier les survivants en situation de vase clos, d’analyser leurs moyens de survie et leurs caractéristiques. Et si le secret durait suffisamment longtemps, pourquoi ne pas étudier ensuite les générations descendantes ?

nouvelle

01/05/2006

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26/09/18