Schizone Life

- Hello !

Ils levèrent à peine la tête.

- Excuse me, dit-il en passant entre eux.

L’un se tenait debout, l’air abattu, et l’autre qui lui faisait face avait déjà gagné deux dollars parce qu’il était assis sur ce banc depuis plus de dix minutes. Il s’éloignait des deux individus en cherchant la foule qui lui avait été annoncée, lorsque la question l’arrêta.

- Ojar ?

Surpris d’être hélé par son prénom, il fit un tour sur lui-même pour voir qui lui parlait. Ce pouvait être n’importe qui, puisque son état-civil complet s’affichait au-dessus de sa tête, mais il avait reconnu celui qui l’interpellait.

- Oué, Simon ?

- IM ?

- Ok.

Au fond de lui, Ojar était un peu déçu, car pendant qu’il dialoguerait avec Simon il ne pourrait pas chercher le lieu qu’il voulait visiter, et il ne pourrait jeter qu’un coup d’œil distrait aux échanges de leurs voisins. Dont une voisine fort avenante.

- Truang devrait arriver dans quelques instants.

- Cool. Koi de 9 ?

- Visité une super région. Tiens.

Simon tendit à Ojar le landmark du coin sympa qu’il avait repéré. Ce dernier l’accepta, y jeta un rapide coup d’œil et le rangea tout de suite dans son dossier « A visiter ». Au même moment, une voix retentit dans l’IM.

- Salut ! Déjà là ?

- Nan, chuis en courses à leclerc lol

- Mdr !

- On fait koi ?

- Je vous offre une bière à Pandemonium ?

- C parti

-oOo-

Il se demanda pourquoi il les avait envoyés à Pandemonium. A tous les coups, ils allaient vouloir danser toute la nuit et ce ne serait que lorsqu’ils seraient assez bourrés qu’il pourrait enfin aller se coucher. Sur les trois écrans alignés, ses trois mecs finissaient de se téléporter. Il guida Ojar vers les deux autres.

- Ya pas grand monde, dit Simon

Il vérifia que sa phrase s’était affichée dans les IM des deux autres. Truang se redressa et saisit son clavier.

- 1 peu tôt

Alors que ses bras retombaient, Ojar ajouta :

- Vous voulez qu’on passe à Metalore ?

Encore pire. S’ils se lançaient sur des plans branchouille, il en sortirait crevé aux petites heures du matin avec le cerveau ratatiné par toutes les conneries qu’il aurait dû inventer pour eux. Pas question. Ce fut Truang qui prit la décision.

- Non, vaut pas le coup. Venez on va voir ki est là.

L’un après l’autre, les deux potes s’avancèrent vers l’entrée de la boîte. Truang les rejoignit quelques instants plus tard. Ils formaient un drôle de trio, et il arrivait que les gens se retournent sur eux.

Truang, de type asiatique –vietnamien ou cambodgien, semblait-il, portait un costume dont la soie sombre chatoyait et contrastait avec sa chemise d’un doux vert anis, qui arborait un dragon brodé noir. Ses chaussures de ville, de bonne facture, complétaient sa tenue et lui apportaient un sérieux que ne démentait pas sa coupe de cheveux nette et, malgré sa petite taille, il dégageait distinctement une impression d’homme d’affaires. Il avait eu du mal à trouver des tenues parfaitement adaptées à l’esprit du personnage, et avait fini par dénicher quelqu’un qui les lui avait conçues spécifiquement –pour un montant non négligeable, mais il en avait fait faire plusieurs afin qu’il puisse être toujours habillé en fonction de son humeur, de l’endroit et du moment. D’ailleurs, en ce moment même, Truang se changeait. Il portait déjà un pantalon de cuir, fermé sur les côtés par des lacets.

- Non, il ne te va pas, intervient Ojar.

- C’est vrai, t trop petit pour porter un pantalon de cow-boy !

- C malin !

Mais il ne discuta pas et arbora bientôt un classique blue-jean.

- Mieux, mais fo pas garder la veste lol

Truang ne répondit pas, changea sa chemise pour un classique tee-shirt blanc puis ôta sa veste. Le tee-shirt était décoré d’un énorme dragon qui faisait le tour de son buste et laissait apparaître le tatouage d’un dragon sur chaque épaule, identiques, l’un blanc, l’autre rouge.

- Waouh tu les a eus où ? demanda Ojar.

- Deuil. Je sais plus, tu veux le mark ?

- Oué je veux bien ! Cher ?

- 1000

- Mdr, g que 12… 1000 chaque ?

Truang lui tendit le landmark avant de revenir à la discussion.

- Chaqyr

- Chaque, répéta-t-il pour corriger sa dyslexie.

- J’av compris

Dans son look plus jeune, Truang s’accordait beaucoup mieux à Ojar. Celui-ci était éternellement habillé d’un pantalon serré, souvent un jean noir, parfois un treillis ou un pantalon plus large qu’il avait acheté 10 dollars parce qu’il trouvait chouette le motif qui l’ornait. Il ne portait que des tee-shirts, invariablement publicitaires (parce que gratuits), et il arborait ces slogans dans la plus totale indifférence du lieu ou du moment. Il n’était pas plus gêné de faire la promotion du bouddhisme en plein lieu sado-maso que d’arborer une campagne pour l’aide au tiers monde dans une boîte de nuit. Alors que Truang réfléchissait, investissait, faisait fructifier sa mise initiale, Ojar avait décidé de vivre sans rien. Parti avec un pécule ridicule qu’il avait économisé au maximum (puis un casino l’avait séché en deux coups), il parcourait les mondes sans besoin, découvrant les régions et choisissant de parler à leurs occupants en fonction de son humeur. S’il y avait quelque chose dont il avait envie, il bossait un peu : nettoyer des vitres, bronzer sur une plage, rester assis sur un banc, toute occupation rémunératrice était valable. Et lorsqu’il avait gagné suffisamment pour acheter un bien, il revenait à l’endroit qu’il avait mémorisé où, parfois, le vendeur avait disparu. A une période, il avait passé un peu de temps sous les « arbres à fric », comme il les appelait, en attendant que tombent un ou deux dollars. Mais en ce temps, il était encore impatient et il n’avait su rester suffisamment longtemps. Son plus gros espoir, ça avait été une rencontre de passage, un peintre, qui exposait (il lui avait fièrement montré la galerie) et qui lui avait promis la moitié du prix de vente si Ojar vendait un de ses tableaux. Mais Ojar n’avait jamais réussi à placer « O fait, je connais un peintre qui vend des toiles » dans une discussion avec des inconnus. Naturellement, ils avaient visité tous les trois la galerie, et Ojar avait bien une arrière-pensée sur le fait que Truang pouvait se permettre une toile. Mais celui-ci avait déclaré qu’elles n’étaient pas à son goût. Simon, quant à lui, n’était pas particulièrement interessé, car il ne voyait pas bien ce qu’il ferait d’une toile dans son inventaire.

Simon était le plus réservé des trois. Il se changeait rarement, car il prêtait peu d’attention à la tenue qu’il portait. Pour lui, l’habit et l’aspect étaient parfaitement secondaires. Il s’était acheté quelques vêtements qu’il trouvait chouette et les intervertissait de temps en temps.

De taille moyenne, de corpulence moyenne, avec un  visage moyen, tout en lui faisait penser à un de ces débutants en jean, tee-shirt blanc et sandales qui se demandent en permanence ce qu’ils font là. Il faut dire que Simon n’apparaissait que de temps en temps, et ces visites étaient loin de constituer ses préoccupations majeures. Il passait voir ses potes, discutait un moment avec eux, s’amusait parfois en leur compagnie, puis les quittait en leur fixant un prochain rendez-vous. Il voulait profiter de son abonnement, il aimait bien discuter avec ses amis et il adorait se mettre dans des déjantes pas possibles, mais il disparaissait ensuite sans états d’âme.

Cet échange lui avait permis de réfléchir à la suite de la soirée. Ok, on va en boîte, mais on quitte tôt. Il fallait qu’il dorme, cette nuit. Simon s’avança, monta les marches et franchit le seuil. Une voix verte lui souhaita la bienvenue. Il se retourna pour attendre ses copains. L’un vola à ras de terre jusqu’à lui, tandis que l’autre les rejoignait d’un bon pas. C’est parti, songea-t-il en lâchant les claviers et en faisant quelques mouvements avec ses doigts. Il fit pénétrer les trois gars dans la boîte. La voix souhaita la bienvenue à Truang et Ojar, et ils se dirigèrent vers le comptoir. Truang désigna une bouteille derrière le bar et acheta un verre. Il répéta deux fois l’opération, puis tendit l’un des verres à Ojar qui le prit, puis à Simon qui l’accepta également. Il empoigna le sien et but.

- Attention, c’est fort ! souffla une voix au moment où ses lèvres touchaient le verre.

Il cessa de boire et recula pour avoir ses deux amis dans son champ de vision. Il portèrent leur verre à leur bouche pendant qu’il empoignait le clavier, et la voix répéta deux fois son message de prévention.

- J’ai un truc à fêter !

-  ?

- Mon voisin vendait sa parcelle, j’ai réussi à l’acheter !

- Cool !

Ces préoccupations passaient assez largement au-dessus des oreilles de ses compagnons, même si Ojar était toujours intéressé par tout ce qu’on pouvait faire quand on avait des dollars. Il rêvait de devenir riche, mais avait décidé que ce serait en partant de rien et ne formulait aucune hypothèse sur l’origine de cette richesse, qu’il s’agisse de chance, de bonté, de travail, …

- Pour ça, g dû bosser un max !

- T’as fait koi ?

- Tu vas pas le croire… Agent recruteur chez IBM !

- Ils te payent pour bosser ?

- Bin oui !

- Bien ?

- Plutôt bien…

- Et sa baraque, elle est bien ?

- Mdr ! G tout démoli et g agrandi la boutique

- C toi qui l’as fait ?

- Nan, le mec qui m’avait fait la boutique. Je l’ai mieux drivé cette fois, c mieux. On ira voir ?

- Ok

Simon cessa enfin de boire. Il venait de s’apercevoir qu’il prenait une gorgée beaucoup trop longue pour une boisson forte. Il se mêla à la conversation.

- On va danser ?

Les autres ne donnèrent pas de réponse mais se dirigèrent presque ensemble vers la piste. Sa main gauche n’était pas encore aussi habile que sa droite. A tour de rôle, ils la désignèrent et commencèrent à danser. Sans bouger du comptoir, Simon tenta à son tour de désigner la piste, mais il ne fut pas assez précis et il dut se rapprocher avant de se trémousser. Il porta son verre à sa bouche. Salsa, ça ne le branchait pas spécialement, mais il s’en fichait un peu, l’essentiel était de donner l’impression de danser. Ah, faire attention qu’il ne boive pas trop, songea-t-il, et il lui dit de cesser de boire. Ojar dansait un tango (le mouvement était incompréhensible mais une étiquette le suivait) et Truang se démenait sur un rock’n’roll endiablé. Le tout sur fond musical de radio américaine alternant sans vergogne pop-rock et smooth jazz.

Il décida qu’il n’était pas suffisamment en forme pour gérer les trois, et choisit que Simon partirait dès qu’il s’écroulerait. Obéissant, celui-ci but une gorgée et dit :

- eh on dirait que chuis bourré !

Tout le monde se tourna vers lui. Il s’aperçut qu’il avait parlé dans le tchat et pas dans l’IM. Il rougit et se mordit les joues de sa confusion. Une voix reprit sur un ton moqueur :

- Simon il est bourré-euh

Heureusement, personne n’entra dans son jeu et bientôt les conversations avaient repris –en IM, se rappela-t-il avec cruauté. Comme pour confirmer le fait, il tituba alors que ses bras continuaient à danser, tomba à genoux et se releva pour reprendre le rythme. Il était encore rouge de l’affront qu’il venait de s’infliger lui-même. Son verre quitta sa bouche. Les deux autres dansaient, vaguement tournés vers lui mais sans sembler lui prêter une attention particulière. De toute façon, ils ne disaient rien. Et puis, il ferait beau qu’ils disent quelque chose, c’était quand même Truang qui lui avait offert la boisson ! Il devait bien savoir ce qu’il faisait ! Durant ses réflexions, les autres étaient restés immobiles, si ce n’étaient les mouvements mécaniques que la danse leur imposait. Il fit parler Ojar.

- Simon ?

La réponse fut longue à venir.

- Oui

- Ça va ?

- Je finis de me bourrer la gueule et je me tire, ok ?

- Ok, comme tu veux

Simon ne répondit pas. Ojar ne l’avait pas vu chuter, mais il venait de tomber de tout son long, son corps reposant légèrement en deçà du plancher, qui laissait juste dépasser sa tête, son cul et ses pieds.

- Bon bin les mecs, chcrois chuis bourré. Dès que chpeux bouger, jme casse. A+

- A+

- A+

Quelques minutes plus tard, il éteignait l’écran de droite. Simon reviendrait dans quelques jours, lorsqu’il serait reposé… La nuit risquait d’être rude.

Après avoir observé les deux personnages qui dansaient en discutant, il se ravisa et ralluma l’écran. Le paysage mit du temps à se former, initialement composé de niveaux de gris sans signification et prenant progressivement les formes et les couleurs qu’il devait voir. Ça va laguer, se dit-il en constatant que les serveurs étaient déjà saturés. Il se souvint de l’endroit où il l’avait laissée. Elle se tenait au milieu d’une parcelle totalement vide, juste peuplée d’herbe et d’ombres. La nuit était tombée, mais elle savait qu’elle devait chercher encore. La carte lui disait qu’il y avait beaucoup de monde, ici. Elle avait déjà parcouru toutes les boutiques alentours, vérifié qu’il n’y avait personne, et pourtant il y avait beaucoup de monde quelque part par ici. Elle parcourut méthodiquement toute la parcelle et en étudia le moindre recoin. Toutefois, elle se lassa de parcourir les étendues en tournant la tête de droite et de gauche, et s’avoua vaincue. Il y avait certainement une entrée quelque part, ou bien la parcelle communiquait avec une autre par un souterrain, ou bien il fallait se faire téléporter par quelqu’un qui était à l’intérieur, mais dans tous les cas elle n’avait plus le cœur à chercher. Ils voulaient se planquer, qu’ils se planquent sous leur foutu gazon ! Elle regretta une dernière fois de ne pas pouvoir découvrir ce qui semblait intéresser tant de gens, puis hésita sur ce qu’elle devait faire désormais, quel monde elle devait visiter, quel critère elle devait appliquer pour sélectionner sa prochaine destination. Sa solitude était un paradoxe dans une société où la communication entre les membres était reine, où le partage d’informations était la règle. Autiste de la conversation en ligne, elle croisait des individus de toutes sortes, de toutes formes, de toutes couleurs en leur accordant à peine un regard. Elle analysait son univers en ignorant somptueusement sa dimension sociale, s’attachant aux architectures, aux géographies, volant au-dessus des zones construites ou se promenant au fond des mers en réfléchissant sur elle-même. Elle savait qu’elle ne pourrait survivre longtemps, elle sentait qu’elle avait besoin d’amis, de proches à qui dévoiler tout ce qu’elle avait découvert, tout ce qui avait transformé la newbie en magnifique jeune femme. Quant à lui, il se lassait doucement de la trimballer d’un endroit à l’autre sans fun, sans retours, son carnet d’adresses vide et son inventaire sans landmarks commençaient à le déprimer. A côté de ça, il pouvait parfaitement la comprendre. Elle n’osait pas s’approcher des autres car elle craignait fondamentalement d’être ignorée, de ne pas recevoir de réponse. Ce sentiment s’était même progressivement transformé en une peur de dire la mauvaise phrase, de recevoir la mauvaise réponse. Aujourd’hui, c’était elle qui était la plus proche de lui, et il la maintenait en vie car il se retrouvait de plus en plus dans son repli sur soi-même, cette position fœtale intellectuelle.

Elle choisit un endroit sur la carte au hasard. Quelques points verts lui annonçaient qu’il y aurait quelques personnes, mais elle en ignora l’augure et, après sa téléportation, tourna sur elle-même pour rechercher l’endroit qu’elle avait visé. Un faisceau lumineux rouge le lui indiquait et elle s’y dirigea. Voix d’accueil, hall de réception en surface, escaliers somptueux, une boîte relativement classique. Elle descendit et alla s’appuyer au comptoir. Tandis qu’elle se retournait, quelqu’un lança un geste de « Waouh » appréciateur. Considérant que c’était son arrivée qui avait déclenché le compliment, elle le prit comme tel mais ignora son auteur. Elle observa autour d’elle la décoration de bonne facture et classifia les trois personnes présentes. Deux jeunes assez dissemblables et une espèce de pieuvre violette, tous trois dansaient. Personne ne parlait, mais elle ignorait s’ils ne communiquaient pas par un autre moyen, une sorte de télépathie qui serait aux échanges ce que la téléportation était au mouvement.

En-dehors de ses sorties avec ses potes, Truang avait bien suffisamment de ses affaires pour avoir envie de nouer de nouvelles relations, et s’il était loin d’être un sauvage, il s’en tenait néanmoins aux conversations strictement nécessaires avec les gens qu’il croisait, à moins qu’il ne soupçonne qu’il pouvait y trouver l’occasion de faire prospérer ses affaires. La magnifique blonde qui venait d’entrer ne l’interpella pas plus de quelques secondes, juste le temps d’admirer sa plastique et la qualité de sa tenue, sexy sans être aguicheuse. Il replongeait dans ses pensées en dansant lorsque Ojar lança un geste appréciateur et lui parla en IM.

- wouh, je crois que je vais te laisser quelques minutes ;-)

- pas de pb. De toute façon, je crois que je vais rentrer

- on se voit demain, de toute façon ?

- ok. A la boutique ?

- ok. Bon, je vais me prendre mon râteau et je reviens

- lol

Ojar cessa de danser et se dirigea vers la femme qui, orientée vers la salle, semblait observer. Il tituba légèrement et se souvint de la boisson qu’il tenait à la main. Il voulut la ranger, puis se ravisa. Arrivé près du comptoir, il lui adressa la parole.

- Hello !

Elle se tourna vers lui et le regarda, mais ne répondit pas. Il resta là, tourna un peu autour d’elle, avança, trop près, recula. Il resta un instant immobile. Elle non plus ne bougeait plus, comme figée par ce contact.

- Lutinette is a nice name !

Il enchaîna sans particulièrement attendre de réponse.

- Seems to come from a french word, "lutin"

Elle saisit son clavier et il attendit sa réponse. Mais elle s’immobilisa dans cette position. Le râteau venait moins vite qu’il ne l’avait imaginé, et il s’enhardit.

- Do you like this place ?

Ses doigts s’animèrent et elle lui répondit un seul mot.

- French

- Cool, moi aussi !

Il tendit vers elle le verre qu’il tenait à la main.

- Je t’offre une boisson ?

Toujours muette, elle tendit le bras et s’acheta une boisson sans alcool, démontrant en un seul geste qu’elle était loin de débuter dans l’univers et qu’elle avait des dollars, suffisamment du moins pour s’acheter des trucs sans hésiter.

En réalité, elle s’était acheté des dollars et claquait tranquillement son pécule, sans intérêt pour les économies ou les dépenses. Elle savait que si elle avait besoin de fric, il lui suffirait d’en racheter, elle savait qu’il n’était ni utile ni inutile d’en avoir sur son compte, et faisait simplement en sorte de ne pas en manquer au moment où elle en avait envie ou besoin. Et là, elle avait envie d’une boisson pour se donner, à elle-même, un prétexte à rester quelques instants. Elle but une gorgée en regardant Ojar. Tandis qu’elle songeait que ces étiquettes patronymiques étaient bien pratiques puisqu’elles évitaient la corvée des présentations, son interlocuteur recula d’un pas, puis avança légèrement de biais, peut-être pour l’observer sous un autre angle. C’était la première fois, dans cette vie, que quelqu’un ne se décourageait pas devant son mutisme. Rien ne pouvait le laisser paraître dans son apparence, mais elle avait envie de se recroqueviller. Et pourtant elle sentait monter un sentiment de gratitude qu’elle n’avait jamais ressenti. Ojar but également au verre qu’il tenait toujours à la main.

- Ça a pas l’air d’aller

Là, il fut surpris. Il ne s’attendait à ce qu’Ojar s’intéresse réellement à Lutinette et détecte, dans le seul mot qu’elle avait prononcé, ce mal-être qu’elle traînait en permanence. Il s’interrogea sur ce qu’il devait lui faire répondre. Devait-elle répondre, d’abord ? Après tout, même si Ojar était plutôt beau mec, elle ne voulait pas avoir l’air d’une fille facile ! Néanmoins, il sentait monter en elle comme une énorme boule prête à exploser, comme un énorme besoin de se pelotonner dans les bras de cet inconnu et de lui délivrer un second mot, puis un troisième, et peut-être même, qui sait, de découvrir ce qu’était un ami… Elle interrompit ses pensées. Elle ne pouvait pas se permettre de rêver ainsi. Il était d’accord, et de toute façon il ne pouvait que respecter ses choix. Il fit donc insister Ojar.

- Tu parles toujours autant lol ?

Elle se lança d’un geste brusque, un jet de caractères qui formèrent une réponse.

- Moins, en général.

- Fais comme moi

Il désigna un plot bleu et se trouva bientôt en position d’attente. Elle réfléchit très peu de temps à la décision qu’elle devait prendre, et désigna le plot rose qui se trouvait juste à côté. Ils se retrouvèrent instantanément enlacés. Elle ne parvenait plus à faire le tri dans ses émotions, celle d’avoir adressé la parole à un inconnu, de se trouver dans ses bras, tout en sachant qu’il n’y avait aucun engagement, aucune promesse, elle pouvait se libérer d’un simple clic, s’en aller d’un mouvement de souris.

Lui-même ne comprenait plus exactement ce qui se passait dans la tête de ses avatars. Truang continuait à danser, solitaire, certainement en pleine réflexion sur la restructuration de sa boutique. Il voulait se lancer dans les sex-toys réels et devait étudier autant les débouchés que les fournisseurs. Mais les deux autres, là, on aurait dit qu’ils étaient en plein IM, et il était pourtant bien placé pour savoir que seul le silence régissait leur dialogue. Ils dansaient un slow langoureux, qui durerait autant qu’ils en auraient envie, qu’il en aurait envie. Il se recula pour englober les trois écrans d’un seul regard et analysa la situation. Il n’était pas un con, oh non, il n’était pas con, et il voyait bien ce qui se tramait sous ses yeux. Les deux-là allaient faire copain-copain, et plus si affinité, et il allait se retrouver seul avec Truang, le calculateur, le méthodique. Ce n’était pas qu’il ne l’aime pas, loin de là. Par exemple, il n’appréciait pas Simon. Trop… trop je-m’en-foutiste, trop… pas impliqué dans le monde. Entre Truang et Ojar, son cœur balançait depuis le début. Mais de toute façon, maintenant que Ojar semblait avoir trouvé une amie, il n’était plus question de… de quoi, au fait ? De ne plus le reconnecter ? De fermer son compte ? Non, Ojar et Lutinette venaient de démarrer un truc trop fort pour qu’il les arrête. Truang marchait trop bien, rapportait trop de blé pour ne serait-ce qu’imaginer l’arrêter en si bon chemin. Il était perplexe, étonné, surpris. Quelque part, il se sentait attaqué dans le dos. Il sentait que ses quatre avatars avaient engagé une vie qu’il ne maîtrisait plus, une vie où ils n’avaient plus besoin de lui. Truang fut le premier à se déconnecter, et personne ne remarqua sa disparition. Les deux autres devaient se susurrer des mots doux –non, en fait ils dansaient simplement dans les bras l’un de l’autre, et Lutinette laissait exploser cette boule qui l’oppressait quasiment depuis sa naissance en laissant Ojar guider ses pas. Légèrement irrité –non, fâché, en fait– il décida de faire jouer la puissance du patron. Lutinette disparut instantanément. Il éteignit son troisième écran. Ojar continua pendant quelques instants à danser seul, puis se reprit et cessa tout mouvement. Il disparut à son tour de la scène. Seule restait la pieuvre violette, à quelques mètre du bar. Il éteignit son dernier écran.

- Je vous avais prévenus : pas de branchouille, marmonna-t-il avant de jeter le mégot de son cigare dans le cendrier et de se lever de son siège.

Remerciements

Merci à Linden Labs pour cet extraordinaire terrain de découvertes qu’est Second Life, pour cet immense terrain de jeux, de loisirs et d’expérimentations, pour cette source d’inspiration auprès de laquelle la vie réelle fait figure de brouillon.


 

nouvelle

08/12/2007

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