Scène de vie, acte irrémédiable

Décor : Scène urbaine. Une pluie fine mouille à peine les rues. La tenue des passants montre qu'il fait froid, chapeaux, gants, parka. La lumière est blafarde, presque grise. Il se tient près de la fenêtre et observe le spectacle citadin.

Lui (1) :
Ils sont courageux, je trouve. Tu mettrais un pied dehors, toi, par le temps là ?

Lui (2) :
Ce matin il faisait beau, on aurait pu se poser en terrasse !

Lui (1) :
Certes. Mais ce matin est devenu cet instant où une terrasse n'a rien d'attirant, non ?

Lui (2) :
Pas faux. Une partie d'échecs, ça te dit ?

Lui (1) :
Si j'avais un partenaire, ce serait avec plaisir !

Lui (2) :
Mais ?

Lui (1) :
Mais tu sais bien que je ne peux pas jouer contre toi. Je connais toutes tes stratégies, tes coups tordus et tout ce que tu oublies d'analyser...

Lui (2) :
Pas faux, tu me connais bien... Un peu comme si j'étais toi ! Dis, au fait ?

Lui (1) contemple la circulation par la fenêtre et ne répond pas.

Lui (2) reprend :
Au fait, je voulais te demander... On se connaît si bien... C'est un peu délicat, ne m'en veux pas...

Lui (1) se tourne vers Lui (2) mais ne prononce pas un mot.

Lui (2) :
Tu n'as pas l'impression que nous sommes deux faces de la même force ?

Lui (1) : émet un ricanement

Lui (2) :
J'ai l'impression d'être l'espoir de ton désespoir.
J'ai le sentiment d'être la couleur de ton noir.
J'ai l'envie d'être l'envie de ce que tu nies.
D'être l'attente de ce que tu rejettes.
J'ai envie de te saoûler de mots, chacun plus beau.
J'ai l'impression que tu fais ton hermétique,
Que tu ne m'écoutes pas.
On est un vieux couple, et j'ai l'impression de ne pas avoir de voix,
que tu ne m'entends pas.
Oh ! Je t'ai dit quoi, là ?

Lui (1), après un soupir :
La même chose que d'habitude.
Que tu y crois.
Que je n'y crois pas.
Et alors ?

Lui (2), dans un geste de colère :
Et alors quoi ?
Tu me donnes l'impression de ne dire que des conneries,
des futilités, des trucs inutiles,
quand je te parle de la beauté de la vie,
quand j'évoque les autres,
quand...

Lui (1) pouffe ouvertement :
Pff... Les autres ? Quels autres ?
De qui me parles-tu donc ?

Lui (2) se drape dans sa vexation d'avoir été interrompu.
Tu sais... J'ai beau être celui de nous qui est gentil, plein de couleurs, j'ai parfois l'impression de parler à un bourricot qui refuserait d'avancer et...

Lui (1) l'interrompt à nouveau :
Le bourricot n'a pas envie d'avancer, ok ? Alors, tes couleurs, elles servent à quoi, là ? Tu vas le flageller de tes douces pensées ? Arrête, tu me fais rigoler...

Lui (1) se tourne à nouveau vers la fenêtre, contemplant les autobus et les gyrophares des ambulances qui défilent dans la rue.

Lui (2) semble se replier sur lui-même.
Se tourne vers la salle, tend le bras vers Lui (1) en un geste interrogatif, ne reçoit bien sûr pas de réponse, remet sa main dans sa poche.
Se penche vers Lui (1) comme pour l'apostropher.
Sort la main de sa poche et serre les poings en un geste de désespoir ou de colère.
On sent qu'il veut parler mais que ses mots l'asphyxient.

Lui (2) :
Eh ? Allô la Lune ?

Lui (1), se tourne vers lui :
Allô la Terre ? Allo Houston ?

Lui (2) :
Non, rien. Terminez la mission comme vous l'avez commencée.
Over.

nouvelle

11/12/2011

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