Faire les courses, pas la course

 

Tiens, ce petit coin de nature est le lieu idéal pour me délier la plume de l'encre des mots sur le papier vergé de vos yeux fatigués.
 
Il est vrai qu'il peut m'arriver d'absenter ma présence lorsque la maîtresse de ces lieux souhaite s'y rassembler, mais à un si chaud rappel, je ne saurais opposer un lapin. Je m'en vais vous conter un non-événement majeur, en des termes tristement banals, qui peut-être sauront éveiller en vous l'évocation de moments passés sur lesquels nous pourrions échanger.
 
Je voudrais vous narrer, si j'en trouve l'introduction -si possible sans fanfare ni forceps, comment un être aussi bien gaulé que moi, tant physiquement qu'intellectuellement, peut subrepticement plonger dans une forme d'atonie hystérique apte à transformer un pékin lambda en tueur de masse. Bon, l'introduction aura du retard et je vais donc vous narrer les faits sans vous avoir préalablement lubrifié l'esprit de mots étonnants qui vous auraient mis en appétit.
 
Bon, j'ai fait les courses cet après-midi. Faudra que ça serve d'intromission. J'ai fait les courses, ça signifie que je suis monté dans mon véhicule motorisé, que j'ai parcouru péniblement les quelques kilomètres qui me séparent d'un centre commercial vaste comme une capitale. Péniblement. Pourquoi péniblement ? Parce que aujourd'hui, on est samedi. Et que le samedi, il y a tous les glandus comme moi qui vont se promener. Certain(e)s vont faire un tour, deux ou trois fois par jour, au Carrefour de la vie. D'autres n'y vont qu'une fois par semaine voire, pour les plus chanceux, une ou deux fois par mois. Par mois, ma foi, j'ai la chance de faire partie de ces chanceux. Mais être chanceux ne signifie nullement être plus disposé à supporter tous ces clampins qui se traînent, certains même dans des véhicules sans permis afin d'assurer à la maréchaussée que personne ne dépassera la trentaine de kilomètres à l'heure. Bon bah voilà que je digresse, digression néanmoins tolérable en tant qu'introduction à mes courses qui débutèrent, ainsi que je le rappelais, à l'excellente vitesse moyenne de l'homme au pas.
 
Faut bien avouer que j'ai très vite eu le sentiment égoïste qu'ils allaient tous au même endroit que moi. Sentiment qui ne s'est pas démenti, puisque l'ensemble de l'intégralité des véhicules qui en leur temps soit me suivirent, soit me précédèrent, tentèrent de se garer simultanément sur l'unique place de parking disponible au pied de ce merveilleux centre commercial que j'avais pris pour cible de mes ardeurs. Après avoir invectivé copieusement le conducteur du ci-devant mentionné véhicule sans permis -sans néanmoins descendre pour affronter le gros costaud qui pilotait l'engin, quoique après réflexion j'eusse dû tenter un enchaînement direct droite gauche, uppercut, crochet- je finis par déposer mon propre véhicule à pétrole dans un coin éloigné du parking.
 
La perception du chariot se fit sans anicroche et je m'élançai gravement à l'assaut de la foule avec en tête les objectifs que je ne devais pas oublier. Trouver un cadeau. Avoir une idée pour un autre cadeau. Acheter à bouffer, mais j'avais d'ores et déjà perdu ma liste dans un coin (pour la petite histoire, je l'ai retrouvée, au retour, soigneusement posée où je l'avais posée en me disant que "là, je ne l'oublierai pas"). J'étais encore heureux à cet instant là, je savais encore me contenter d'un rien, le simple fait que mon caddie n'ait pas une roue bloquée était encore un sujet de plaisir. Longer la galerie commerciale pour accéder à la grande surface -l'immense surface, pourrait-on dire, j'y reviendrai tout à l'heure- me fit prendre la mesure de la mission que je m'était assignée. Les bourrins sortaient de la brasserie et, rotant pétant, à moitié somnolents, songeaient plus à regrouper leur marmaille qu'à libérer le chemin devant un mec pressé qui voudrait juste alimenter son frigo.
 
Parvenu à l'entrée, un soupir en forme d'idée me venant à l'esprit, je m'élançai, à l'arrêt absolu, dans la foule des caddies largués au milieu des allées, des vieux qu'ont pas pu faire leurs courses pendant la semaine parce qu'ils sont à la retraite, des familles de cinq endormis de front qui déambulent en devisant -là, j'ai trouvé une astuce... me suis arrêté au rayon vin pour les laisser prendre de l'avance, en espérant que, une fois arrivés au bout de l'allée, ils ne ferait pas demi-tour pour à nouveau m'empêcher de passer... Non, je n'ai pas guetté au coin de l'allée pour voir si j'avais le temps, mais je les inculpe de me faire picoler. Ok, j'aurais pu faire un détour par le rayon couches-culotte, mais je vois pas ce que j'en aurais fait ensuite dans la mesure où je n'ai aucune intention de torcher le moindre gamin dans les dizaines d'années qui viennent.
 
Bref eut péremptoirement affirmé Icar à ce moment de l'histoire, la foule gonflait, les quidams me gonflaient, les enfants couraient entre les adultes préoccupés, les vieux échangeaient à voix basse (ils n'avaient pas leur sonotone, donc genre "MAIS TU CROIS QU'IL VA VENIR DEMAIN ?" "JE NE SAIS PAS J'ENTENDAIS PAS BIEN CE QU'IL ME DISAIT" "AAAAAAH T'AVAIS PAS TON APPAREIL !" j'ai pas entendu la fin, mais si ça vous intéresse vraiment j'y retourne pour leur demander. L'hypermarché de la vie...
 
Incroyable, c'est au rayon légumes qu'il y a le plus de monde. Pardon, excusez-moi, pardon, pardon, hem la salade, là, la dernière, vous la vouliez, bah prenez la de toute façon je n'en mange pas. Ah, c'est pour vos lapins, bah prenez la, moi c'est pour mes gamins... M'en fous de ses lapins. Commence même à m'en foutre, de mes gamins, vont manger des pâtes et des steaks hachés si ça continue. Ah non, pas des steaks hachés, faut que j'aille en acheter. "PROMOTION SUR TOUS LES PRODUITS FINDUS". M'en fous je veux des steaks hachés. "MONSIEUR !". Grr, c'est pour moi. "MONSIEUR PROMOTION SUR TOUS LES PRODUITS FINDUS AUJOURD'HUI". M'en fous, je t'ai dit. Et puis arrête de gueuler comme ça, je suis à 50 cm de toi et je risque pas de reculer, il y a un(e) abruti(e) qui m'a planté son chariot dans le dos. Bon, je vais abréger, parce qu'il n'est peut-être pas utile de rappeler les trois rangs de chars garés en double-file devant le rayon des baguettes de pain (là, j'ai commencé, faut l'avouer, à faire de la place un peu rageusement pour choper la dernière baguette avant qu'un(e) connard(sse) me la pique).
 
Exceptionnellement, peu d'attente à la caisse (faut dire que j'étais dans un supramarché qui compte, tenez-vous bien... 80 caisses) et une caissière aussi aimable que jolie, honnêtement ça ne gâte rien. Pour dire comment l'ambiance battait son plein, quand j'ai appelé mon Aile, elle n'entendait que les bruits des autres et moi aussi. On a eu un peu de mal à ne serait-ce que s'envoyer un bisou et j'ai foncé vers la sortie, mon caddie chargé me servant tout à la fois d'excuse pour ne plus louvoyer et de bélier pour pousser sans délicatesse quiconque avait l'idée de me couper la route. Une fois à l'extérieur, je respirai l'air frais en espérant qu'il me gonflerait de sérénité, mais les vicissitudes passées m'avaient un peu fait friser les nerfs. Déchargeant, relativement classiquement, mes acquisitions dans le coffre de mon automobile, j'avisai le sac de piles usagées. Merde, oublié de le vider dans la borne idoine. Pas grave. Et là, tenant le téléphone d'une main, la clé de l'autre, je sens, j'entends, je vibre au rythme du fond du sac qui se déchire. C'est très discret, très bien élevé, un tout petit cr..crrra...crACCCCC. Un kilo de piles usagées réparties sur trois places de parking.
 
Et comme le destin est toujours à l'affût d'une connerie à sortir, c'est aussi là que je sens que je cause inutilement à mon Aile. Inutilement... un regard vaguement agacé sur le téléphone... Plus de batterie. Allô ? Allô ? Tu m'entends ? Allô ? Nul requiem ne répond à mes prières. Je suis seul. Abandonné. C'est vraiment là qu'il aurait fallu qu'il y eussasse quelqu'un. N'importe qui. Parce que là, je lui en mettais une, façon Rocky IV. Bon, inutile de rêver, dans le coin de parking où je m'étais relégué, je n'ai pu que me péter le poignet en cognant sur ma caisse... J'ai quitté ce putain de parking en pur excès de vitesse (imaginer le pilote et le copilote, casqués, sanglés. "4 à fond 100 mètres. Gauche dur, attention priorité à droite, seconde soulagée. A fond 50 mètres. Freins. Attention bosse puis bosse, à fond 30 mètres, rond-point, passer si personne, prendre l'autoroute, tout à fond 1500 mètres, attention parfois flics ici" etc).
 
Sachant que ce que les gamins m'avaient demandé n'était plus en rayon et qu'il me fallait... enchaîner sur une autre grande surface... J'ai abdiqué. Trop envie de pisser, trop énervé, trop envie de tout casser, j'allais quand même pas recommencer... Mangeront pas de nutella demain, et barre, quoi.

nouvelle

31/01/2009

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